Domingo, Fevereiro 28

tout est mouvement


Au début, il fait encore nuit, puis c'est le petit matin. Les mains négatives (1979) parte 1 e parte 2.


Marguerite Duas:... Les plans de Mains négatives sont des plans de nuit, de la nuit qui a précédé ce jour.

Dominique Noguez: De nuit et d'aube.

M.D.: Et d'aube. Je savais la date du tournage, je ne la connais plus.

D.N.: C'était au mois d'août.

M.D.: C'est au mois d'août. Même au mois d'août, on a très peu de temps, le soleil se lève vite. Je crois qu'on a eu trois quarts d'heure de tournage. On n'a fait qu'un plan.

D.N.: Vous en avez profité, vous avez bourlingué dans tout Paris. Enfim, bourlingué... très lentement.

M.D.:On a fait tout le parcours, de la République à l'Opéra, tout ce grand boulevard, je ne sais pas quel est ce boulevard-là.

D.N.: Des Italiens?

M.D.: Boulevard des Italiens d'abord et puis, ensuite, il change de nom.

D.N.: Vous passez devant l'Opéra, à un moment donné.

M.D.: Oui, à l'Opéra, on prend l'avenue de l'Opéra. Et puis on prend la rue de Rivoli, et ensuite, à la hauteur de l'avenue Gabriel, on tourne sur les Champs-Élisées. Là, c'est le plein jour. Mais c'est du jour, c'est encore sans ombre, c'est du jour naissant.

D.N.: Mais là, ce sont des travellins sans interruption. Il n'y a pas ces plans fixes qu'on voit dans Césarée.

M.D.: Non, là, tout est mouvement. Mais ce sont les plans eux-mêmes qui ont fait que j'ai parlé des premières grottes de l'histoire de l'humanité.

D.N.: Dans les Mains négatives?

M.D.: Dans les Mains négatives, oui. Je me suis trouvé tout à coup à sept heures du matin, dans une donnée coliale de l'humanité. Il y avait énormément de Noirs qui nettoyaient les trottoirs, la rue, les caniveaux. Il y avait des femmes de ménage portugaises — ça se devinait, elles ont une allure à elles — qui sortaient des banques, des cafés, et tous ces gens-là, on le savait, allaient disparaître dans l'heure qui venait et nous laisser la place, à nous. Voilà. Et si tu veux, ce film est donné, offert à cette humanité-là, qui peuple les grans cités de l'Occident, le matin. Je trouve terrible le film les Mains négatives. C'est un film terrifiant!


Marguerite Duras — Oeuvres cinématographiques, Edition videographique critique (1984), p. 54/55