Terça-feira, Setembro 19

le Camion

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Marguerite Duras: La description correspond à moi.

Dominique Noguez: J'allais simplement vous faire remarquer qu'il est dit qu'elle ne fait rien, qu'elle n'a jamais rien fait. Qu'elle ne sait pas qu' elle existe, qu'elle n'a pas d'identité... effectivement, elle n'est presque rien.

Marguerite Duras: Elle change d'histoire. L'histoire qu'elle raconte tous les soirs n'est jamais la même. Il y a quelque chose qui le dit dans le texte. Chaque jour, elle invente son histoire. Elle pourrait écrire. Elle n'en a aucun moyen, mais elle pourrait le faire. Elle se trompe. Une des clefs du film, c'est la mise en accusation des gens qui disent ne rien voir, que le monde est vide, qu' il n' y a rien à voir, qu'il n'y a rien à voir nulle part. Les gens désabusés. Que je neles aime pas, ceux-là! Elle, elle n'est jamais désabusée. Partout, elle est émerveillée de ce qu'il y a à avoir. Les mots: «Vous voyez?», c'est une des clefs du film. De même qu'elle est très affolée quand on lui demande son identité, quand on lui demande ce qu'on demande à tout le monde tout le temps: «Qui êtes-vous?» Elle ne sait pas où elle est. Dons elle ne sait pas qui elle est. Elle n'est embarquée nulle part, dans aucun véhicule. Ni celui du langage, ni celui d' un travail quelconque, ni celui d'une mission quelconque. Elle est déconnectée de tout, de la société. Mais déconnectée de telle sorte qu'elle est en relation très serrée et très essentielle... avec quoi? Elle l'est, mais avec quoi?

Dominique Noguez: Avec l'ensemble?

Marguerite Duras: Avec l'ensemble? C'est ce que je nomme «l' ensemble», depuis deaucoup de temps, faute d'un autre mot. Quelquefois, maintenent, je dis «Dieu». Puisque le mot est là. Pratique. C'est un beau mot, court, ça change aussi. Je ne parle pas de Dieu, je parle du mot. Le mot est là, donc, pas par hasard. Les gens en avaient besoin. Pour désigner l' ensemble. Quand je dis «ensemble», j'esquive le mot «Dieu». Il est tantôt dit, tantôt esquivé. Qu'il soit dit ou tu, il est là. Je crois qu' il faut le prendre comme ça... C'est beau, ces bruits du village, de loin. C'est un peu le bruit de cette route à grand trafic de Trappes, la route du Camion...

Dominique Noguez: Est-ce que, lorsque vous décrivez cette femme qui ne fait rien, qui ne se définit pas par ce qu' elle fait, qui ne sait pas exister, qui est invisible... c'est une définition du regard, une sorte de regard qui porte sur le tout?

Marguerite Duras: Oui. C'est une définition de l'occupation du temps qui m'importe beaucoup. Cette femme occupe son temps d'une façon que j' envie. C'est peut-être mon modèle, cette femme. Ce que j'aurais préféré être. Et avec ça, elle essaie de paraître comme tout le monde. Par exemple: elle a une valise: c'est pour mieux mentir. C'est pour mieux raconter des histoires. Je suis sûre que la valise est vide. Ou bien il y a des vieux journaux dedans. Elle s' habille de noir, comme les vieilles femmes de la province. Elle est au courant des choses. Elle connaît l' asile des fous. Même si elle n'y est pas. Elle fait du stop. Elle sait bien en faire. La description physique de cette femme correspond à la mienne. Je la vois comme moi. C'est la seule fois où ça me soit arrivé, dans la littérature et dans le cinéma. Je me suis vue. Avec cette valise. La banalité. J' ai pensé à moi.
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(Marguerite Duras — Oeuvres cinématographiques, Edition videographique critique, p.45/47)


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Gérard Depardieu: Le seul acte que j'ai fait en tant qu' acteur, dans le Camion, c'est de la convaincre qu'il fallait qu'elle le fasse, elle, que moi, je n' étais là que comme une espèce d'énorme oreille, à côté d'elle, et puis, en essayant de la détendre, comme je pouvais. Ça s'est passé très vite. Un matin, je suis arrivé, j'ai lu le Camion, et puis, en montrant les feuilles, elle a dit: «Je pense ça». J'ai dit: «C'est bien». C'était gagné, parce que c'est ce qu'il fallait, exactement ce qu'il fallait dire. Pour faire un film, on n'a qu'à se dire: «Si c'était un film, on ferait ça», parce qu'il y a tellement de choses qui nous empêchent de le faire. Alors, on a fait ça. Les feuilles m'ont suffit. C'était bien de lui répondre, c' était bien de la regarder, c était bien de pouvour s'aimer comme on s' est aimé dans le Camion. Moi, je parle en égoiste, j' était très heureux d' aimer Marguerite comme je l' aimais dans le Camion. Parce que c'était une Marguerite un peu plus démunie et, en même temps, avec une force plus qu' humaine, parce que sa force est quelquefois surhumaine, alors, c'est difficile. Et c'est vrai: pour l'acteur qui accepte, c'est une histoire d'amour, c'est une fascination. Moi, c'est ce que je demande: qu'on me fascine. A partir du moment où on me fascine, il n'y a plus d' acteur, il n'y a plus de Depardieu, on s'en fout. Il y a une histoire avec des gens, des gens avec lesquels on jouit et avec qui on a un plaisir immense. Lá, on n'a rien à faire pour un acteur, c'est ce que je me tue à dire Marguerite, rien à faire, c'est un battement de coeur, une conviction, une vérité. Alors, il n'y a qu'à y être.
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(Marguerite Duras — Oeuvres cinématographiques, Edition videographique critique, p.49/50)